Invité d’une émission suivie par la diaspora guinéenne sur GTV1, le professeur Alpha Amadou Bano Barry, ancien ministre de l’Éducation nationale, a livré un diagnostic sans concession sur l’état du système éducatif guinéen.
Selon lui, la fraude scolaire est systémique, alimentée par des causes sociales, pédagogiques et politiques.
Une école à l’image de la société
Interrogé sur les causes profondes de la fraude, Pr Barry rappelle que l’école guinéenne ne fonctionne pas en vase clos. « La fraude dans le système éducatif est le reflet d’une société guinéenne habituée aux pratiques de contournement : fraude à l’électricité, à l’état civil, à la fonction publique », a-t-il déclaré. Il évoque des cas concrets d’usurpation d’identité, notamment une enseignante qui avait remplacé sa propre mère décédée, en raison d’une ressemblance physique frappante.
Trois causes majeures identifiées
L’ancien ministre a identifié trois facteurs expliquant la persistance de la fraude dans les écoles guinéennes :
Un facteur sociétal, lié à une culture généralisée de la corruption dans la société.
Un facteur pédagogique, dû à l’effondrement du niveau des enseignants et à la faible qualité des apprentissages.
Un facteur politique, lié à l’instrumentalisation des enseignants lors d’enjeux électoraux, notamment depuis le référendum de 1958 et les événements liés au troisième mandat du président Lansana Conté.
Neuf catégories d’acteurs impliqués
Selon Pr Barry, neuf groupes d’acteurs participent activement à cette fraude :
1. Certains cadres des services centraux du ministère, notamment du service des examens.
2. Des responsables décentralisés (IRE, DCE, DSE).
3. Des enseignants organisateurs de réseaux de fraude via des groupes WhatsApp.
4. Des surveillants complices, corrompus durant les examens.
5. Des enseignants affectés au secrétariat des centres d’examen.
6. Des correcteurs de copies.
7. Des agents chargés de la centralisation manuelle et informatique des résultats.
8. Des parents d’élèves, parfois très impliqués, notamment des mères prêtes à payer pour garantir la réussite de leurs enfants.
9. Certains fondateurs d’écoles privées, qui utilisent la fraude comme argument commercial.
Les élèves eux-mêmes sont également cités comme acteurs directs de cette chaîne de fraude.
Une fraude présente à chaque étape
L’ancien ministre a détaillé neuf moments clés où la fraude se manifeste dans le parcours scolaire :
Avant l’examen, par le passage automatique dans les classes intermédiaires, sans vérification des acquis.
Lors de l’inscription aux examens, avec l’ajout de candidats fictifs pour gonfler les budgets.
Dans le choix des centres d’examen, souvent inaccessibles, où les fondateurs d’écoles organisent la fraude au bénéfice de leurs propres élèves.
Durant les examens, via la création de groupes WhatsApp, la corruption de surveillants, et la transmission des sujets.
Dans le secrétariat des centres, avec la substitution de copies originales par des copies rédigées par des enseignants.
Au moment de la correction, où des consignes sont données pour attribuer des notes « modérées » afin d’éviter les vérifications.
À la centralisation des notes, avec des manipulations manuelles et informatiques.
Après la publication des résultats, avec l’usurpation d’identité pour l’inscription à l’université ou les démarches à l’étranger.
Lors des changements de nom, une pratique utilisée pour régulariser des parcours frauduleux.
Un système dévoyé et des pertes importantes
Selon les calculs de Pr Barry, l’État guinéen aurait perdu environ 5 milliards de francs guinéens entre 2020 et 2024, en raison de l’inscription de candidats fictifs aux examens nationaux.
Face à l’ampleur du phénomène, l’ancien ministre appelle à une réforme en profondeur du système éducatif. « Tant que la société ne changera pas, l’école ne pourra pas évoluer seule », a-t-il conclu.
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