Ils ont fini par le dire. Pas dans un communiqué technique, pas en cachette, pas dans un jargon d’économiste qui vous fait passer une crise cardiaque pour une « dynamique asymétrique de réajustement conjoncturel », non. Cette fois, ils l’ont dit en public, en pleine conférence de presse, avec micros et caméras. Le Premier ministre Amadou Oury Bah a reconnu ce que tout le monde savait déjà : la Guinée est en crise de liquidité.
Pas un simple malaise. Pas une petite toux financière. Non. Une asphyxie monétaire. Un « manque de cash » si profond qu’on en arrive à se demander si le franc guinéen n’a pas été remplacé par un souvenir collectif. Allez donc retirer de l’argent à la banque : vous aurez droit à un sourire compatissant, un ticket de caisse, et parfois – si vous êtes chanceux – un conseil spirituel.
Une croissance en apesanteur… qui ne paie pas ses factures
Ce qui rend cette crise encore plus savoureuse, c’est qu’elle survient en pleine euphorie officielle autour d’un taux de croissance de 7 %. Oui, vous avez bien lu : sept pour cent. Une croissance « encourageante », « portée par les grands chantiers nationaux », selon les termes mêmes du Premier ministre.
Cela veut dire, le pays grandit trop vite pour ses poches. Comme un enfant qui atteint 1m80 à 12 ans mais continue à porter des pantalons taille 10 ans. La monnaie fiduciaire, elle, n’a pas suivi. On imprime, on injecte, on jongle… mais à la fin, les guichets sonnent creux, les portefeuilles aussi, et les billets semblent s’être déclarés en grève générale.
Le Premier ministre l’a dit avec gravité : « Même une masse monétaire importante pourrait ne pas suffire« . Là, on touche au sommet du paradoxe économique guinéen : on a trop d’argent… qui ne sert à rien. De la monnaie qui existe, mais n’alimente rien. C’est un peu comme avoir une voiture flambant neuve sans essence, et dire : « le moteur est impeccable ».
Un gouvernement qui ausculte… pendant que le patient saigne
Face à cette situation « complexe », le Gouvernement de transition a décidé de… se concerter. Parce qu’en Guinée, quand la maison brûle, on ne court pas chercher de l’eau, on convoque une réunion sur la gestion éthique du feu. On crée une commission de concertation, un comité de réflexion, une cellule de veille stratégique. Les mots sont forts, les actions moins.
Le Premier ministre l’a dit avec sérieux : « Nous allons nous retrouver avec les acteurs économiques pour approfondir nos réflexions ». Approfondir nos réflexions, vraiment ? Pendant que la monnaie coule, on organise des plongées philosophiques dans l’abîme du franc guinéen.
Et surtout, ne parlons pas trop fort. Il faut protéger la population contre la panique. Mieux vaut qu’elle découvre le gouffre une fois tombée dedans. Pas avant.
Une transition qui carbure au paradoxe
Ce qui est fascinant dans cette crise, c’est la capacité des autorités à faire passer un vide pour une étape de transformation. L’argent disparaît ? Ce n’est pas un problème, c’est un « signal de mutation ». Les tensions monétaires ? Des « opportunités d’innovation dans les moyens de paiement ». La pénurie de cash ? Une « nécessité de repenser notre modèle économique ».
La Banque Centrale, jadis forteresse de la stabilité, devient un temple du symbolisme. Elle ne garde plus de réserves, elle garde l’espoir. Et dans un futur très proche, on paiera nos factures avec ce qu’on appelle en économie guinéenne : la foi républicaine.
La refonte des moyens de paiement : vers une économie… sans économie ?
Amadou Oury Bah appelle à une refonte des moyens de paiement. Une modernisation, dit-il. Et pourquoi pas. Mais entre nous, quand on ne peut même pas retirer 500 000 GNF dans une banque, vous croyez vraiment qu’on va numériser la misère ?
Le danger ici, c’est qu’on habille un trou avec un costume neuf. On numérise un système en faillite, on dématérialise le vide. À ce rythme, même le troc aura plus de valeur que les e-transactions.
Mais au moins, il y aura des ateliers. Des forums. Des séminaires. Des PowerPoints. De beaux discours. Et des selfies ministériels, bien sûr.
Plus rien dans les caisses, mais plein de mots dans les micros
La vérité, c’est que la crise est là, massive, réelle, douloureuse. Mais plutôt que de la traiter, on la rhabille. On la maquille. On la conceptualise. Et le citoyen, lui, observe ce théâtre de l’absurde avec un mélange de lassitude et de sarcasme : « Croissance ? Avec quoi ? Même le boulanger me rend la monnaie en chewing-gum. »
Alors oui, la Banque Centrale est à sec. Mais rassurez-vous, le Gouvernement, lui, est plein… de certitudes. Et ça, c’est déjà quelque chose.







